Vladas Braziunas.
Traduit du lituanien par Genovaite Druckute, Asta Uosyte-Buciene et Marc Fontana
Les poèmes de Vladas Braziunas manifestent un art consommé du lyrisme, dans de courts poèmes d'une densité et d'une ferveur admirables. Celui qui dit je est une sorte d'Ulysse, une figure du franchissement des limites, qui traverse une "géographie secrète", qui dissout l'histoire des peuples dans un rêve d'union, ou revient "du long chemin du Styx", pour proclamer la renaissance de la Nature. Le poète est ici le représentant d'une langue, d'un ordre qui se libèrent, et en même temps un îlot de désordre.
te rappelles-tu mes lettres non écrites?
j'ai oublié mon parapluie, des coups
de canne blanche sur le trottoir
nous deux, trempés comme une soupe
tes cils ruisselants
dans mes yeux
Fabijoniškės, 2003.IX.15
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 47. – (Levée d'ancre).
quel est ce lac, sans
une île de l'Amour
pour dormir à poings fermés
fais-moi une couche molle
une pierre ronde – sous la tête
un fond creux, des nuages
un pâle reflet pour mes yeux
étonnés sur une surface brillante
rame fend l'eau comme un couteau
de bibliophile qui coupe les feuilles
quelle profondeur – devine-la
un lac silencieux
Biržai (sur le lac Širvėna), Vilnius, 2003.VIII.4–13
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – p. 42. – (Levée d'ancre).
trois pensées musicales
1
S'ouvrent la nuit rubescents tes seins
et cet août oint docile
nous inonde de nobles clairvoyances
nous requiert – la mesure du soupir
et l'ode pour nos lèvres changeantes
et le pommier du jardin, la brume des vallées
en elle pesante lente tu t'avances
après le rossignol au chant immergé
non pas encore le matin, le feu germé
et les veines des feuilles, les troncs blancs
Ma douce ! Étreins tes genoux
mon petit mon gris talisman d'amour
inaudible dans le silence sois assise et pleure
espère jusqu'à la jaillissante voix d'enfant
sous mes doigts, grande nuit
pour cette dernière offrande au Dieu
2
se propageait l'âcre fumée, se refermaient les marjolaines
un soc dans l'obscurité a heurté le crâne
nous sommes tendus et mon corps pénètre
ta nuit, luisent dans la nuit
les feux-follets des ténèbres, rejeté par les eaux
il blanchira tels les ossements en tes demeures
le radeau de qui a pris la mer à la nuit
la nuit noire brasillera de ses yeux évidés
mais tu perçois la lueur salutaire
de la face animée des chauves-souris
et tu sais cette mesure du provisoire
le feu des incendies, ô les échos des offenses…
au bout du compte, ne restent que nous deux
et un éclat d'autel brisé
la minute qui réclame la clairvoyance
Ma douce ! Prends-moi dans tes bras
réchauffe mes ligneuses mains blanches
humecte l'écorce dans le fuseau de la flamme
et incline le Dieu aveugle contre le cœur
par le cantique chantant dans la coupole
3
mon petit mon gris talisman d'amour
verlaine vespéral à l'archet d'agrostide
sombre dans des draps de lierre de lèvres
la percée la plus droite de raie d'or
et ondoient en silence les bruyères couleur de feu
sur les forêts de conifères, alors que la tête du nuage
flambe comme si elle n'avait rien oublié
armure de la poitrine, thorax en sang
sépare en nous le libre et le captif
hirondelle qui se terre (sa main est froide)
déjà cueilli ton fruit roussâtre
dans la fourmilière de la ville nous sommes sans droit
et on ignore ainsi qui est pour et qui est contre qui
en rêve seulement la main est tout autre
elle ouvre pour le silence tes pétales
et je perçois avec l'étonnement secret
le monde, salutaire pour ma lyre
Ma douce ! La main fleurissant
nous embrasse et mesure la fièvre
panse et enserre la poitrine
et nous donne à boire la tisane d'armoise
Ma douce ! Je n'entends plus
le délire à l'aube du merle de gui
versant sur les touchers des étoîles
et la dernière goutte je vous aime
qu'il allume à notre sommet brisé
(Les mots en italiques sont en français dans le texte)
Né en 1952, Vladas Braziūnas est une figure majeure de la poésie lituanienne contemporaine qui tient elle-même une place importante dans la culture de la Lituanie. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Būtasis nebaigtinis = Imparfait (2003), opuscule bilingue lituanien-français publié en Lituanie, et Iš naminio audimo dainos (De la chanson tissée à la maison, 2005), avec le compositeur Algirdas Klova, très célèbre en Lituanie. Grandes sont les nuits, un récent poème de Vladas Braziunas, vient de paraître dans la revue de littérature Linea (n°5, hiver 2005-2006, APBnF) dans une traduction de Asta Uosytė-Būčienė et de Marc Fontana, rédacteur en chef de la revue.
http://lituanie-culture.blogspot.com Rudamina, 1978.XI–XII
Linea: Revue de littérature (Paris). – 2005–2006. – Hiver. – № 5. – P. 38–40;
Braziunas, Vladas. veľke sú noci / grandes sont les nuits / naktys yra didelės / Výber zostavila a zredigovala Miroslava Vallová; traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė, Marc Fontana et Jasmine Jacq. – Bratislava: Edícia Viachlasne Literárne informačné centrum, 2006. – P. 36–38;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 53–55. – (Levée d'ancre).
à Vilnius, la neige, la nuit
des égarements de l’été
excusez-nous, du beau
sourire, des bouts de doigts
loin des lèvres, du jour
éteint sur l’oreiller
des agrostis sont tes cils
un ruisseau est ta tempe
la tristesse descend et bat
la mémoire de ce qui n’a pas été
sur les traces du non-venu
un mince sillon de neige
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 39.
tu invoquais les noms des rivières, la jonction rompue
du passé-présent des hameaux décrépits
pas un seul objet de valeur, ici
sauf les cimetières des nomades, avide
la poussière des moisissures aux yeux vifs
rongés, durant l’été se moucher morveux
les narines pleines du pollen d’absinthe, le Chinois
Li Li redemande du riz, tu rentres enroué
d’une fête de poésie, il n’ y a pas
de fêtes de poésie, il n’ y a rien, sauf le corps
et la mort, une hâche et la forêt séparées
il pleuvait des noms des rivières perdues, quand
tu écrivais avec des braises sur le ciel, tu priais
non une ligne tu étais – un point coulant
1999.V.31–VI.6
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 9;
Braziunas, Vladas. veľke sú noci = grandes sont les nuits = naktys yra didelės / Výber zostavila a zredigovala Miroslava Vallová; traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė; Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana; Jasmine Jacq. – Bratislava: Edícia Viachlasne Literárne informačné centrum, 2006. – P. 17;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 10. – (Levée d'ancre).
il y avait, y a plus, vent passé absent siffle
aveuglé à travers une noire jachère
et bat de l’aile et en se calcinant
un sapin sec le châle de la mère
le lever, il fait jour, sur un mont soleil dansant, le rire
dans le rêve, ne cherche pas le coupable
la passé témoigne, la passé règne
dans le présent qui n’est pas
il est permis de lire →→ ou ↓↓
Fabijoniškės, 2000.VIII.22–23
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 18-19;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 14. – (Levée d'ancre).
une nuit claire, chaude et douce comme la face interne de tes
cuisses, ce matin-là tu dormiras tard, le jour tu te réveilleras,
la nuit tu seras à moitié avec moi, somnolente, derrière les
fenêtres le vent balaiera la neige, toujours, toujours, une ava-
lanche, derrière les fenêtres les paumes gelées par la gelée
touchent la peau blanche des pommiers, le jardin s’étend
presque nu à travers une large étendue à perte de vue, lourdes
et lentes, les mères mortes étendent les draps de lit battus à
blanc, leurs robes à fleurs qui reviennent rarement en rêve,
froufroutent
ô douce, ma douce, tu m’offres à moi, faible et vide
Fabijoniškės, 2002.I.7
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 29;
Vilenica 2005: 20. mednarodni literarni festival / [urednici Miljana Cunta, Barbara Šubert]. – Ljubljana: Društvo slovenskih pisateljev, 2005. – P. 106;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 19. – (Levée d'ancre).
quand je passais par les chemins de fer, malheureux et brûlants
sans toi, penchée sur mon épaule, dans un pays qui n’est pas le mien
touche les montagnes, les cols, l’odeur de sueur
la feuille humide de tilleul, passe-la dans une anse sans oeil
quel bateau ivre rimbaude, là-bas, sur des pierres
feuillu, les pans flottants au vent d’une veste usée ?
te rappelles-tu cet infirme boiteux, ivre aussi, l’albatros ?
avide de l’Europe, l’Ouest perce un chemin vers l’Est
et l’ouest guette ici dans les jeunes bois des cols
des coquelicots aveuglent, à côté des rails l’argile
bleue, la lune chancelle, s’accroche au bout
d’un nuage ou d’une planète, ou de l’internet
comme tu as dit, j’ai mangé, la viande de porc succulente
nous l’avons arrosée après, mon Dieu, à sa santé!
dans les salles et près du feu nous nous reposions et nous nous partagions le saucisson
nous visitions châteaux, prisons et cabinets messieurs à droite
nous chancelions et nous nous relevions du vin et de la foi
les milles ferrés-il n’y en a plus, emportés par le vent
en vapeurs et en lumignons, en fiancées vieillies
en photos tirées perfidement, en distances de – à
c’etait, c’est inventé… la petit-fille sur son pot, tu vois ?
tu entends, comme elle rit dans le rêve ? tu vois que ses yeux sont verts ?
je t’aime comme mes yeux faibles, faiblissants
il me manque ton souffle comme tu manques du mien
Fabijoniškės, 2002.VI.7–8
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 35;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 22. – (Levée d'ancre).
et pigeons avec palombes, et blanches colombes
se serrent sous un ciel étranger, merles noires volettent
dans un vieux parc volette, en pleurs, et pourquoi?
l’ami des parias et des pies – et toi, tu volettes avec eux
au château étranger hébergé, tu frémis comme le violon du Tzigan
les Macédoniens portent victoire, le Bulgare trinque: Santé
de petits violons vont plus vite, les yeux courent dans la ta-
verne, de la borovitzka coup sur coup: à la tienne, nuit
Budmerice, 2002.VI.2–Fabijoniškės, 2002.VI.7
Braziūnas, Vladas. Būtasis nebaigtinis = Imparfait / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė. - Vilnius: Petro ofsetas, 2003. - P. 33;
Braziūnas, Vladas. Grandes sont les nuits / Traduit du lituanien par Genovaitė Dručkutė, Asta Uosytė-Būčienė et Marc Fontana. – Paris: L'Harmattan, 2007. – P. 21. – (Levée d'ancre).